le sujet amoureux

Publié le par polyamoureuse

A l'occasion d'un petit quizz littéraire auquel je me suis adonné avec une de mes relations épistolaires récentes (sans avenir semblerait-il, mais c'est une autre histoire...), j'ai demandé comme "prix" l'ouvrage dont était extraite la citation proposée : «Soit qu’il veuille prouver son amour, soit qu’il s’efforce de déchiffrer si l’autre l’aime, le sujet amoureux n’a à sa disposition aucun système de signes sûrs», dont j'ai découvert l'auteur grâce à l'expression "le sujet amoureux".

Il s'agit des "Fragments d'un discours amoureux", de Roland Barthes, incontournable et génial tortuteur de mots, dont la précision de la pensée le dispute au cisèlement surréaliste de l'expression.

Ce livre est un perpétuel enchantement, générateur de ravissement à chaque reprise en mains.

Et je me délecte en ce moment de ce petit bijou, où évidemment je m'identifie, à travers mon questionnement sur mon ressenti, ma constante interprétation, ma "souffrance" à sens unique (je ne peux qu'être prudente avec l'utilisation de ce mot, au vu de ce qu'il en dit...) à cet état amoureux...

Evidemment, c'est M., l'Autre, l'objet de mon désir et de mon bonheur, mais aussi de ma souffrance et de mon impatience...

Mais les limites de mon identification sont que M. n'est pas l'unique objet de mon désir dans mon champ sensuel et sentimental,...

D'autres "Autres" existent, et même coexistent, et c'est troublant car le syndrôme amoureux est censé porter sur un seul être, et pourtant les symptômes que je ressens sont calqués sur certains états décrits dans ce livre...

En même temps, c'est soulageant, car je n'aime pas être réduite à un archétype, même celui de l'amoureuse... la multiplicité et la complexité seraient-elles inscrites en moi sur tous les plans ?

Suivront quelques citations, qui s'étofferont au fil de la progression de ma lecture, dans lesquelles je me suis tout à fait reconnue, qui m'ont parfois amusée par leur cocasserie, et souvent déconcertée par leur soudaine banalité, à les voir ainsi exposées, décortiquées, alors que je croyais presque les avoir inventées... un joli rappel de notre simple humanité !

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Quelquefois, il m'arrive de bien supporter l'absence. Je suis alors "normal": je m'aligne sur la façon dont "tout le monde" supporte le départ d'une "personne chère"; j'obéis avec compétence au dressage par lequel on m'a donné très tôt l'habitude d'être séparé de ma mère -ce qui ne laissa pas pourtant, à l'origine, d'être douloureux (pour ne pas dire: affolant). J'agis en sujet bien sevré; je sais me nourrir, en attendant, d'autres choses que du sein maternel. 
Cette absence bien supportée, elle n'est rien d'autre que l'oubli. Je suis, par intermittence, infidèle. C'est la condition de ma survie; car si je n'oubliais pas, je mourrais. L'amoureux qui n'oublie pas quelquefois, meurt par excès, fatigue et tension de mémoire (tel Werther)"


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"L'écorché"

ECORCHE. Sensibilité spéciale du sujet amoureux, qui le fait vulnérable, offert à vif aux blessures les plus légères.

1. Je suis "une boule de substance irritable ". Je n'ai pas de peau (sauf pour les caresses).(...) La résistance du bois n'est pas la même selon l'endroit où l'on enfonce le clou : le bois n'est pas isotrope. Moi non plus; j'ai mes "points exquis". La carte de ses points, moi seul la connais, et c'est d'après elle que je me guide, évitant, recherchant ceci ou cela, selon des conduites extérieurement énigmatiques; j'aimerais que l'on distribuât préventivement cette carte d'acupuncture morale à mes nouvelles connaissances (qui, au reste, pourraient l'utiliser aussi pour me faire souffrir d'avantage).

2. Pour trouver le fil du bois (si l'on n'est pas ébéniste), il suffit d'y planter un clou et de voir si cela s'enfonce bien. Pour repérer mes points exquis, il existe un instrument qui ressemble à un clou : "c'est la plaisanterie : je la supporte mal. L'imaginaire est en effet une matière sérieuse (rien à voir avec l' "esprit de sérieux" : l'amoureux n'est pas homme de la bonne conscience) : l'enfant qui est dans la lune (le lunaire) n'est pas joueur; je suis, de même, fermé au jeu : non seulement le jeu risque sans cesse d'effleurer l'un de mes points exquis, mais encore tout ce dont s'amuse le monde me paraît sinistre ; on ne peut me taquiner sans risques : vexable, susceptible ? - Plutôt tendre, effondrable, comme la fibre de certains bois.

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"Savoir qu'on n'écrit pas pour l'autre, savoir que ces choses que je vais écrire ne me feront jamais aimer de qui j'aime, savoir que l'écriture ne compense rien, ne sublime rien, qu'elle est précisément là où tu n'es pas - c'est le commencement de l'écriture."

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Publié dans tête chercheuse

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